Ecologie et rapports sociaux

Loin de moi le projet de faire de Marx un écologiste : l’idée serait pour le moins farfelue ! En effet, le mot « écologie » a été créé en 1866 par le biologiste Ernst Haeckel et Marx, qui n’a jamais écrit ce mot, est décédé en 1883…Marx et l'ecologie
Cependant, je voudrais montrer que s’il s’agit de penser l’écologie, nous trouvons chez Marx les fondements conceptuels nécessaires.

Dans le chapitre sur la grande industrie et l’agriculture du livre I du Capital, Karl Marx écrit :


« Dans l’agriculture moderne de même que dans la grande industrie des villes, l’accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail, s’achète au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, tout progrès de l’agriculture capitaliste n’est pas seulement un progrès dans l’art de spolier le travail, mais dans l’art de spolier le sol, tout progrès dans l’élévation de sa fertilité pour un temps est un progrès dans la ruine des deux sources à long terme de cette fertilité. […] La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès social qu’en minant en même temps les sources qui font jaillir toute richesse : la terre et le travailleur. »
Il faut remarquer le parallèle entre l’épuisement de la terre et celui du travailleur, et l’introduction des « limites », tant des ressources naturelles que des « ressources humaines » de la production capitaliste.
A ce propos, il faut se souvenir que Marx vit encore dans un contexte de relative rareté des biens produits, d’où certaines phrases qui peuvent laisser penser qu’il soutient une option productiviste. Mais la mise en parallèle insistante entre les dommages causés à la nature et à la santé humaine ne laisse aucun doute sur la thèse essentielle du penseur : il n’adhère aucunement à l’idée d’un développement illimité des forces productives.
J’ajouterai que dans sa Critique du programme de Gotha (1875), Marx écrit : « Il n’est pas vrai que le travail soit la source de toute richesse, il en est seulement le père, la nature en est la mère ». Il veut ici rappeler que, puisque la prédation capitaliste et l’exploitation des travailleurs sont structurellement liées, ceux-ci doivent s’émanciper de l’exploitation dont ils sont l’objet, mais aussi restaurer le métabolisme fondamental qui unit l’homme à la nature.
« L’homme vit de la nature signifie : la nature est son corps non organique avec lequel il doit maintenir un processus constant pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l’homme est une partie de la nature. »(Manuscrits de 1844).
La démarche matérialiste conduit Marx à insister sur le caractère primordial de l’accord de l’homme à la nature qui est à la fois un but du devenir des sociétés et un moyen d’accomplissement de l’humanité.
Sous le concept de « mode de production », Marx précise qu’il y a plusieurs façons de produire, et donc de s ‘approprier la nature. Dès lors, le rapport à la nature est soumis aux rapports entre les hommes, mais comme il n’y a qu’un seul éco-système compatible avec la vie humaine, les rapports entre les hommes sont soumis à leurs rapports avec la nature.
Placer l’Humain au centre de notre projet politique nous oblige à penser simultanément les rapports sociaux et nos rapports à la nature.

Citons trois exemples parmi beaucoup d’autres.
L’économiste Jean Fourastié a montré que s’il fallait 200 heures de travail pour produire un quintal de blé de l’an mille jusqu’au XVIIIe siècle, il n’en fallait plus que trente en 1950, et deux et demie aujourd’hui avec les techniques les plus productives.
Seulement, le blé moderne est issu d’une agriculture d plus en plus intensive qui produit, en même temps que le blé, de considérables dommages collatéraux. Elle utilise massivement des intrants chimiques, pesticides et autres, dont on connaît désormais les impacts négatifs sur la santé, sur la mise à mal des écosystèmes, sur la disparition d’insectes pollinisateurs. Elle épuise les nappes phréatiques. Elle a remplacé l’énergie humaine par de l’énergie « machinique » à base de pétrole.
Mais ces dommages ne sont pas négligeables non plus sur le plan humain. Quel est le sens du travail et quelle est la vie des agriculteurs soumis à la double dictature de marchés mondiaux dont les cours sont erratiques et de politiques agricoles libérales-productivistes ?
Si l’agriculture industrielle était reconvertie par étapes en un système durable, on en reviendrait pas pour autant au Moyen Âge. L’emploi dans l’agriculture qui n’a cessé de décroître depuis la révolution industrielle (il représentait 27% de l’emploi en France en 1954 contre 3% aujourd’hui) devrait augmenter pour satisfaire une demande durable, avec des prix plus élevés incorporant les exigences nouvelles. Cette perspective n’est pas un retour en arrière. La nouvelle agriculture ferait l’objet d’innovations de production et de commercialisation, comme c’est déjà le cas.

Prenons le cas du commerce : la croissance du commerce est mesurée par la croissance des quantités vendues, et ses gains de productivité sont assimilés à la croissance des quantités vendues par heure de travail. Dans ces conditions, le modèle idéal est le magasin hard discount.
Supposons que pour des raisons écologiques autant que sociales ou esthétiques (les zones péri-urbaines défigurées) on mène des politiques favorisant l’installation de petits établissements commerciaux, de préférence coopératifs, liés à des producteurs de proximité. Il faudrait alors nettement plus d’emplois pour vendre la même quantité de biens.
La dimension humaine et sociale de la distribution progresserait, le travail y aurait certainement un tout autre sens que dans les usines à vendre, et les impacts écologiques négatifs seraient fortement réduits, à commencer par la diminution des transports motorisés induits.

En ce qui concerne les transports, selon la Confédération européenne des syndicats citée par Alain Lipietz, le transfert de la mobilité (les kilomètres parcourus) sur les transports en commun à l’horizon d’une décennie avec comme objectif – 30% d’émissions de gaz à effet de serre, représenterait 4,5 millions d’emplois en moins dans l’industrie automobile, mais 8 millions en plus dans les transports en commun (à l’échelle de l’Union Européenne).

François Ulrich

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