Ouvrons le débat sur « l’état d’urgence » (suite) : Urgence du commun, pas de la guerre.

  par Roger Martelli. Historien, codirecteur de   Regards  (publié dans l’Humanité du 19/02/2016)

Qu’il faille arrêter l’état d’urgence est une évidence. Il est dangereux, parce qu’il nourrit un état d’exception qui érode les libertés. Il est inefficace, parce qu’il n’écarte pas le risque qu’il prétend conjurer. Il est contre-productif, parce qu’il attise les braises au lieu de les éteindre.

Il faut donc mettre fin à ce monstre juridique et se garder de toute constitutionnalisation de son exercice. Mais si l’on ne veut pas que le même processus se reproduise périodiquement, on devrait aller au-delà. Il convient d’abord de comprendre ce qui est au cœur de la légitimation de « l’urgence ». Sa base est dans l’affirmation sans cesse répétée depuis au moins janvier 2015, à gauche comme à droite : « Nous sommes en guerre ».

Ce n’est pas nouveau. Tout a commencé le 11 septembre 2001, quand s’effondrent les Twin Towers, à New York. Une semaine après, le Congrès des États-Unis propose de mettre en place une juridiction d’exception. Un mois plus tard encore est adopté le Patriot Act, qui officialise les notions « d’état de guerre » et de « guerre globale contre la terreur ». Dès cet instant, les États-Unis n’ont eu de cesse que leur logique s’étende à l’échelle planétaire. Quinze ans plus tard, nous y voilà plongés. Efficace cette politique ? Les sources américaines elles-mêmes suggèrent que, depuis 2001, les actes terroristes ont augmenté de 6 500 %, pour moitié en Afghanistan et en Irak. Quant à la « guerre contre le terrorisme », elle aurait causé entre 1,3 et 2 millions de morts en Afghanistan, en Irak et au Pakistan. Deux millions de terroristes ? Allons donc !

La seule justification de l’état de guerre n’est ni militaire, ni même géostratégique. Elle est avant tout idéologique. Depuis 1993, on nous a habitués – à l’instigation de Samuel Huntington – à l’idée que la guerre froide avait laissé la place au « choc des civilisations » et que l’antagonisme principal du moment était celui qui oppose « l’Occident » – toujours là celui-là – et « l’Islam ».

On y ajoute la conviction que le problème principal de nos sociétés n’est ni dans la manière capitaliste de conduire la « mondialisation », ni dans le couple infernal de la concurrence et de la « gouvernance ». Non : notre problème tiendrait à que nous sommes en passe de ne plus être chez nous, que nous nous laissons submerger et que, ce faisant, nous perdons « notre identité ». Voilà le fond de l’affaire. Ce qui est en jeu dans la société n’aurait rien à voir avec la question de l’égalité, mais avec celle de l’identité. Or ce thème n’est pas né par génération spontanée. Il a été formalisé par l’extrême droite dès la fin des années 1960, il a gagné la droite depuis et, pire encore, il commence à gangrener la gauche.

Se sortir de l’état d’urgence, c’est aussi se débarrasser de cette idée-là. Le monde est instable parce qu’il est travaillé par la croissance des inégalités. L’incertitude gagne, parce que la démocratie est malade. Le ressentiment déferle parce que la volonté publique s’affaiblit et que la citoyenneté s’anémie. Si la planète se laissait dominer par la peur des nantis et le ressentiment des délaissés, notre avenir serait bien sombre. S’il y a urgence, ce n’est pas à nous défendre contre « l’autre », pour protéger « notre identité ». C’est plutôt à reprendre, dans les conditions de notre temps, le combat pour l’égalité, la citoyenneté et la solidarité. Ne laissons pas libre cours au ressentiment et cherchons les causes véritables de nos maux. Ne succombons pas au vertige du repli, des frontières et des murs. Notre horizon est celui du commun, pas celui de la guerre.

 Dernier ouvrage : L’Identité, c’est la guerre, Éditions Les Liens qui Libèrent (à paraître le 2 mars).

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