Ouvrons le débat sur la laïcité (suite) : « Ecole et laïcité » par Françoise DUREAU, enseignante et libre penseuse.

Nouvelle imageL’école n’a pas pour tâche d’adapter le jeune futur citoyen, au monde tel qu’il est mais de le mettre à distance, de lui permettre de prendre du recul aussi bien par rapport aux idéologies religieuses, économiques et politiques que par rapport aux représentations cultuelles et au poids des traditions.

La justice sociale et l’égalité républicaine consistent à mettre en avant ce qui est commun à tous et non ce qui divise, à former des citoyens capables grâce à leur esprit critique de participer à la vie de la cité, à prendre part aux décisions à tous les niveaux.

L’école se veut donc émancipatrice. S’opposer à la marchandisation de l’école, à l’entrée dans l’école de quelque lobby que ce soit de quelque façon que ce soit relève du même combat : préserver le caractère national, laïque et émancipateur de l’école.

Après les attentats du 13 novembre, ces mots revêtent un caractère tout particulier. Les actes atroces perpétrés la semaine dernière sont un échec pour notre société et pour l’état qui n’ont pas été capables de faire de ces hommes des êtres doués de raison capables de résister à l’endoctrinement, de faire d’eux des citoyens à part entière intégrés dans la société.

Les attaques contre l’école publique et laïque peuvent prendre plusieurs formes. Cela peut être une attaque frontale, c’est le cas de la Loi Debré qui est un détournement de fonds publics vers des écoles privées à 95% catholiques ou plus subtile.
C’est ce que je vais essayer d’illustrer aujourd’hui.

La politique gouvernementale actuelle qui est dans la même logique que les précédentes, conduit à la réduction des budgets, à la suppression de postes d’enseignants ou de personnels d’éducation, à la suppression de classes. Elle entraîne une baisse de la qualité de l’enseignement en augmentant ainsi le nombre d’élèves par classe. Cela revient à promouvoir l’enseignement privé, à pousser les parents à mettre leurs enfants dans le privé où ils croient trouver de meilleures conditions d’apprentissage : des effectifs plus petits, des options que ne propose pas le public, une garderie, une aide aux devoirs.

Devant l’incapacité de l’école publique à apporter les réponses adaptées aux besoins de leur enfant d’autres parents se tournent vers les officines privées de soutien scolaire.
Acadomia :
● 2000 : 15 millions de chiffre d’affaire.
● 2010 : 33 millions

Les politiques actuelles visent donc à empêcher l’école publique et laïque de fonctionner correctement, à la mettre en échec et donc en creux cette manœuvre crée une ghettoïsation de l’éducation en empêchant la mixité sociale que seule l’école publique peut assurer. Les restrictions budgétaires sont donc anti-laïques dans le sens où elles mettent en danger l’école publique et laïque dans son fonctionnement quotidien. En Angleterre dans certaines écoles publiques on doit choisir entre recruter un enseignant supplémentaire ou chauffer les classes. Aux Etats-Unis les parents doivent fournir des détergents et autres produits pour l’entretien courant des classes.

L’ENT, Espace Numérique de Travail, se met en place dans le secondaire. Outre le fait que cela coûte cher et que le marché revient à des entreprises privées en ce qui concerne la conception de cet outil, un autre aspect pose problème quant à la laïcité. Il s’agit des manuels numériques. En effet dans le Puy de Dôme l’ENT propose un lien vers les livres numériques des Editions Nathan. Ce qui veut dire que l’enseignant n’a plus la liberté pédagogique de choisir le manuel sur lequel il veut travailler. On crée aussi un monopole privé au sein de l’école publique.

Le développement de l’apprentissage au détriment de l’enseignement professionnel public est aussi une façon de remettre en cause le caractère laïque et émancipateur de l’école. De plus il fait sortir du système scolaire les plus fragiles, ceux qui ont le plus besoin de l’école publique et de son caractère laïque et donc neutre.

La fraude aux examens qui refait surface tous les ans en juin est une façon de remettre en cause le caractère national des diplômes. Casser le cadre national des examens et instaurer une sorte de contrôle continu ou des épreuves en cours d’année reviennent à donner la collation des grades à l’enseignement privé. Les établissements privés sont donc habilités à délivrer des diplômes dans ce cas. C’est encore une atteinte à la laïcité.

La Loi LRU, sous couvert d’autonomie, contraint les universités à faire appel à des capitaux privés pour les financer.

Le voile à l’université. La règle : les universités sont régies par les Franchises universitaires qui garantissent des libertés fondamentales aux enseignants et aux étudiants. Elles sont communes au monde universitaire dans le monde entier. Seul Franco en Espagne, les Colonels en Grèce et Raymond Marcellin à paris en 1968 les ont remises en cause. Cette franchise interdit toute chasse aux sorcières au sein de l’université. De fait le voile est autorisé. Par contre les COMUE, Communautés d’Universités et d’établissements, mises en place en 2013 sont à même de remettre en question la liberté des universitaires et des étudiants puisqu’elles incluent les universités confessionnelles.

Baisser le niveau d’exigence avec le fameux socle commun de compétences que ce soit dans le primaire ou bientôt dans le secondaire, revient aussi à remettre en cause l’école publique et laïque. En effet dans cette logique l’école publique ne servirait qu’à enseigner un seuil minimum de connaissances. Ceux qui en veulent plus devraient payer une officine privée.

C’est déjà le cas avec Les rythmes scolaires :
A/ La réforme ne peut pas s’appliquer aux établissements privés pour ne pas contrevenir à leur liberté. Mais s’ils décident d’appliquer cette réforme ils recevront une subvention de l’état.

B/ les activités périscolaires sont en fait une externalisation d’une mission de service public et une première étape de la privatisation de l’école. Le temps périscolaire a souvent été confié dans un premier temps à des agents territoriaux dans le meilleur des cas ou à des contractuels recrutés pour l’occasion. Mais face aux contraintes budgétaires qui sont les leurs les mairies sont tentées d’externaliser ces prestations. D’ailleurs certaines l’ont déjà fait, comme Alforville. Dans ce cas trois problèmes se posent :
1/ l’argent public sert à financer des associations privées via les prestations fournies pendant le temps périscolaire.

2/ Quelles associations pour quel contenu ? Cela peut être la parfaite occasion pour des lobbies de toutes sortes d’entrer dans l’école. Dans les faits 130 associations ont été agréées pour intervenir dans les écoles au niveau national. Cette liste peut être complétée par les recteurs. Dans le cadre de cette réforme l’état a signé un contrat de 4 millions d’euros avec Total qui va ainsi « accompagner la grande réforme des rythmes scolaires dans le premier degré ». cf mécénat.

3/ Dans le cas où les mairies ne pourraient plus financer les parents se retrouveraient à payer pour ce temps périscolaire. C’est déjà le cas à Lyon.

C/ Najat valaud Belkacem va plus loin dans le courrier qu’elle a adressé aux maires en 2014. Elle leur demande de prendre en charge au travers des activités périscolaires quatre demi-journées supplémentaires afin de libérer les enseignants pour des réunions de concertation. Le glissement du temps périscolaire sur le temps scolaire et inversement est donc maintenant acté. La ministre demande aux collectivités d’assurer des activités sur des temps relevant de la prise en charge de l’état. Quand on sait que ces journées de concertation portent sur la mise en place du socle commun …la boucle est bouclée. L’école publique est réduite à la transmission d’un SMIC éducatif et la porosité entre temps scolaire et périscolaire constitue bien un préalable à la porosité des contenus. Le temps périscolaire devenant un temps où est « enseigné » par on ne sait qui ce qui n’est pas inclus dans le socle commun.

D/ Ce qui est sou tendu dans cette réforme c’est une véritable territorialisation de l’école qui va elle aussi à l’encontre de la laïcité puisqu’elle casse l’égalité de traitement de tous les élèves sur l’ensemble du territoire.

Loi Carle : Elle impose aux collectivités de financer la scolarité des élèves de leur commune scolarisées dans une école privée hors de leur commune. La loi Carle revient à donner aux parents des tickets –école privée, comme les entreprises donnent des tickets restaurants. Ce système de Vouchers existe déjà aux Etats-Unis. Les parents qui ne sont pas contents de l’école publique reçoivent de l’état un chèque pour les aider à payer une école privée. Ce serait plus simple de donner à l’école publique les moyens de fonctionner correctement !

L’enseignement agricole public : de par leur nature même de lycées d’enseignement technique et professionnel, les lycées agricoles sont en contact avec les professionnels du secteur. Ceux-ci reçoivent les élèves dans le cadre de visite sur le terrain, les accueillent pour des stages, participent à l’évaluation des rapports de stage par exemple.
Au-delà de ces relations inhérentes à la nature de l’enseignement agricole, on constate des dérives de plus en plus fréquentes et donc des remises en cause du caractère laïque de l’école.
Dans l’enseignement agricole la frontière est difficile à établir : quel type d’agriculture enseigner ? Doit-on prôner le développement durable ? Le bio ? Un autre type de production ? Jusqu’à présent et ce depuis sa création, l’EA a été au service de l’agriculture dite conventionnelle et donc des lobbies qui la font vivre.
L’entrisme économique et politique peut prendre des formes très diverses pour s’immiscer dans l’école. Sous couvert d’écologie, des grandes entreprises (Bolloré, Euro RSCG, Havas, Carrefour, Hase, etc.) financent, par exemple, l’association de Madame Maud Fontenoy, la “Maud Fontenoy Foundation”. Les thèses de Madame Maud Fontenoy trouvent un large écho dans les grands médias : soutien du nucléaire, du gaz de schiste, des OGM ou de la croissance. Madame Maud Fontenoy revendique elle-même « un message différent sur l’écologie » (France 2, 3-4-2015). L’un de ses livres est, on ne peut plus clairement intitulé Ras-le-bol des écolos . En effet, le discours développé par Madame Maud Fontenoy vise à cautionner l’idée selon laquelle l’idéologie productiviste et consumériste et la protection de la nature seraient compatibles. On comprend tout l’intérêt de grandes entreprises à financer une telle vision de l’écologie. Derrière un discours présenté comme « non idéologique », « non partisan », Madame Maud Fontenoy professe son idéologie libérale. Elle est une proche de l’UMP dont elle a été candidate aux élections régionales en Île-de-France derrière Jean-François Copé. Elle fut ensuite un ardent soutien de la dernière campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, avec ses « kits pédagogiques », c’est à l’intérieur même de l’éducation nationale que s’immisce insidieusement la “Maud Fontenoy Foundation”. Ces tentatives d’infiltration des établissements scolaires par des grandes entreprises, par l’intermédiaire de fondations, ne sont pas nouvelles. Des associations de protection de l’enfance ou de lutte contre la publicité les dénoncent depuis longtemps. Nous vous rappelons que dès 1936 l’Assemblée nationale a proclamé l’interdiction absolue de toute publicité à l’école.
La loi de 1905 n’est pas obsolète, elle n’a pas besoin d’être toilettée ou rénovée. Elle a besoin d’être appliquée dans toute sa puissance et pour cela il faut abroger toutes les lois anti-laïques qui ont été votées depuis et bien sur la principale d’entre elles la loi Debré. C’est pourquoi nous vous invitons à participer au meeting qui aura lieu le 5 décembre à Paris à l’appel de la Libre Pensée et soutenue par de nombreuses organisations.

Beaumont le 2 décembre 2015
Françoise Dureau

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