Ouvrons le débat sur la laïcité : intervention de Serge Duboisset.

Nouvelle imageLaïc vient du latin « Laicus » lui-même issu du grec « Laïkos », qui signifie « commun, du peuple ». (Rappel de la Loi du 9 décembre 1905).

– Rappel de l’art. 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ».

La laïcité (théorisée en tout premier par Spinoza), n’est pas qu’un principe de droit politique : elle représente un idéal, une vertu dont l’originalité est de permettre à tous, croyants et athées, de vivre ensemble sans que les uns ou les autres soient stigmatisés en raison de leurs convictions particulières. En ce sens, elle représente, avant tout, une exigence intellectuelle et citoyenne. Comme toute idée progressiste, elle a été, et demeure, un combat.

 

Dans son principe fondateur, elle ne peut être que tolérante, puisqu’elle admet la liberté de conscience et de pensée.

Le risque existe pour la laïcité de devenir « laïcisme » par opposition aux religions constituées. Pourtant, elle ne saurait s’accommoder d’aucune forme d’extrémisme, qui représente un réel péril pour elle. Par leur comportement agressif, les intégristes soulèvent la question du respect de la neutralité dans l’espace public.

Seule la formation des citoyens (des jeunes citoyens, en particulier), assurera le renouveau et la défense de la laïcité.

Il est bon de rappeler que la charte de la laïcité souligne l’interdépendance entre elle-même et les autres principes constitutionnels de la République (Liberté, Egalité, Fraternité), et fixe la recherche du bien commun comme objectif primordial.

Elle est un principe, un cadre du « vivre ensemble », composé de quatre éléments issus de la raison critique : -1) Séparation de l’Etat et des religions. -2) Neutralité de la puissance publique. -3) Liberté de conscience. -4) Egalité des droits.

L’espace public civique est le lieu où l’autorité et la neutralité de l’Etat s’exercent, tandis que l’espace commun, ou civil, est le lieu de la vie collective où les gens se rencontrent et échangent. De ce fait, elle nous protège d’attaques communautaristes ou multi-culturalistes.

Conquête démocratique, issue d’un long combat de la liberté contre le dogme, la laïcité s’ancre sur des concepts humanistes. Quelles que soient ses revendications, ses ennemis la considèrent comme une entrave à la réaffirmation du fait religieux intrinsèquement supérieur à la chose publique.

Elle nous protège des attaques communautaristes, multi-culturalistes et financières qui mettent à mal dès à présent notre unité républicaine.

Il n’empêche que des partis politiques extrémistes cherchent à l’instrumentaliser en en faisant « le masque respectable de l’islamophobie ». Quoi de plus facile que d’en brandir l’étendard et d’en confisquer les principes avec des arrière-pensées politiciennes, après s’être réfugié dans notre drapeau, comme s’il était leur exclusive propriété ?
D’autres y voient une idéologie (qu’elle n’est pas non plus), destinée à réduire l’influence de l’Islam dans notre société. Il arrive ainsi que des communautés intégristes religieuses, (quelles qu’elles soient), en appellent à la liberté de conscience pour dogmatiser la société.

Nous pouvons être gênés par des manifestations ostentatoires, et heurtés dans nos consciences, mais nous devons tolérer l’autre dans sa manière de s’habiller ou de se comporter.

On comprend ainsi que le dogmatisme puisse apparaître lorsque l’un des quatre principes, cités plus haut, prend le pas sur les trois autres, et qu’il y a une rupture entre leur subtil équilibre.

On défend donc la laïcité par l’éducation. Elle doit être accessible et compréhensible en utilisant un langage simple, car, toujours, le savoir prend le pas sur la croyance.

On la défend ensuite par la négociation, la discussion et la médiation. Il ne faut pas être faible et composer, mais faire preuve de fermeté et de détermination.

Défendre la laïcité oblige le politique à en préciser sans cesse le contenu, et à ne pas avoir peur de faire des vagues.

Elle est une spécificité française, quelque peu différente de la sécularisation des autres pays démocratiques. Le défenseur de la laïcité ne doit pas avoir de posture antireligieuse.

Elle doit être constamment réaffirmée devant les agressions, réelles ou fantasmées, qu’elle subit. Il faut analyser avec lucidité et tolérance les questions, toujours aussi sensibles, que la religion et le communautarisme posent, en gardant notre identité citoyenne face aux réflexes identitaires, intégristes et extrémistes, de ceux qui cherchent à l’instrumentaliser.

Elle n’est pas une opinion, mais plutôt un aménagement institutionnel garantissant la liberté d’en avoir une, un aménagement politique et social de coexistence entre la prévention contre l’ingérence indue du religieux dans la sphère politique et publique, et celui du libre exercice de la pratique et des cultes, et donc ainsi favorisant le vivre-ensemble citoyen.

A ce titre, elle est, et demeure, un combat permanent, comme le disait Léon Gambetta, à la fois contre ceux qui veulent la réduire à un principe d’intolérance religieuse et ceux qui la rejettent, fondamentalistes chrétiens, juifs, islamistes et créationnistes.

Nous nous devons de rester imaginatifs et subtils pour sa défense.

Certes, la religion peut fournir à l’homme en quête de secours et de sens, une espérance et une morale, un « prêt-à-porter » de la pensée et du comportement. En rapport, la promotion de la laïcité, de l’instruction et de la spiritualité laïque revêt toute son importance.

Si les religions peuvent fournir des « béquilles » à une humanité fragilisée par son environnement social et économique et en proie aux tourments dus à sa condition de mortelle, il appartient aux tenants et militants laïcs de lui apprendre à « marcher debout ».

Sommes-nous de bons supporters de la laïcité quand, sous prétexte de défendre les institutions laïques, nous adoptons des attitudes intolérantes, quand nous prétendons décerner des certificats et que nous nous figeons dans des positions de rigidité intellectuelle, que nous accusons avant de comprendre et que nous préférons le jugement au dialogue. C’est un principe juridique qui établit la libre expression de chacun dans le respect mutuel, la tolérance et la liberté de conscience. L’excès de zèle dans une défense radicale de la laïcité peut conduire à un raidissement des positions et à l’intransigeance. Souvenons-nous que la laïcité est la fille de la raison. Son but demeure de pénétrer les esprits et débusquer tous les dogmatismes.

Est-elle en danger ? Sa défense demeure une nécessité puisqu’elle rencontre de nombreux obstacles. Elle sera en danger si ceux qui se sentent délaissés par une république qui a échoué ou renoncé à faire œuvre de concorde ou de lien social s’y opposent vigoureusement.

Il sera toujours nécessaire de rappeler ses points-clés : la neutralité (du service public), la liberté de conscience, le vivre ensemble (sentiment d’appartenance sans notion communautariste), l’égalité entre tous les citoyens (sans accommodements avec les croyances ou l’histoire). Cette défense symbolise une œuvre de veille républicaine, et une tentative de construction orientée vers le progrès.

– Quelques exemples d’entraves et de non-respect de la loi de 1905 : les Lois Debré, Guermeur, Marie, Barangé, Falloux, Carle, Savary, Jospin, Lang-Cloupet, Fillon, qui ont réduit ou orienté ce principe de droit politique, qui met en jeu un idéal universaliste d’organisation de la cité, et le dispositif juridique qui en rend possible la réalisation.

Ce principe qui se fonde sur quatre exigences indissociables : – l’émancipation de toutes les tutelles, – la condition d’une démocratie authentique, – la séparation du politique et du religieux, – la liberté de conscience.

On a vu, il n’y a pas si longtemps, la plus haute autorité de l’état, sous la présidence précédente, nous expliquer que « l’instituteur ne remplacera jamais le prêtre, l’imam, le pasteur ou le rabbin ». C’est mettre sur la défensive les opposants et les partisans de la laïcité républicaine, alors qu’en France, en aucun cas, être laïque ne signifie être athée, agnostique, ou indifférent aux religions, voire anticlérical.

Certains décideurs des clergés, quels qu’ils soient, la considèrent comme une forme de dogmatisme. Or un dogme n’est qu’un point de doctrine établi comme vérité, une opinion imposée comme vérité indiscutable. Le dogme est nécessairement coercitif.

Nous sommes au pied d’un mur, avec deux stratégies : d’une part, assurer une vigilance laïque conforme aux valeurs de la république, de l’autre la défendre face à cette vague inquiétante que constitue la stigmatisation d’une partie de nos concitoyens, sous le masque haineux et trompeur d’idéologues reconnus pour leurs postures « anti-ceci ou cela ».

De nos jours, des courants de droite extrême se sont emparés de son principe pour en dévoyer le sens, et en faire une arme contre la diversité, au service d’une conception réactionnaire, vidée de notre identité, au détriment de la réunification du champ social, philosophique, républicain et humain.

Restons libres de construire librement notre vie dans le respect de la liberté des autres, mais aussi de la loi commune.
Libres de croire ou ne pas croire, de changer de religion, de n’en avoir aucune, de les critiquer toutes.

La problématique avec le Coran vient de ce qu’il prescrit certaines dispositions qui peuvent interférer dans la sphère sociale et collective, et ainsi se heurter au principe laïc si elles sont appliquées.

Il faut se trouver dans l’affirmation de la laïcité et ne pas la réduire à l’athéisme, confondant ainsi laïcisme et laïcité. Elle est au contraire, espace de tolérance, assurant à chaque individu la liberté d’exercer le culte de son choix ou de n’en exercer aucun, et garantissant à chacun sa liberté d’expression, dans les limites qu’impose le respect de l’ordre public.

Retrouvons-la comme interface, dans laquelle chacun retrouve et respecte l’autre, tout en gardant une part de sa propre identité, une adhésion volontaire à un projet commun et une confiance mutuelle.

La défendre, c’est faire confiance à l’Homme dans sa capacité à avancer, progresser et vivre ensemble.

Citation d’H. Caillavet (prémonitoire) : Elle est le choix de séparer le collectif du privé dans un engagement éthique, face à toutes les menaces des cléricalismes, des intégrismes, de l’irrationalité, et donc pleinement « une philosophie de la confiance en l’homme ».

L’esprit laïc construit en germe sa propre menace : affirmer la liberté de conscience et le respect de la différence ouvre la porte à toutes les dérives identitaires, au nom du droit à la libre expression des minorités, le droit des communautés prenant alors le pas sur le droit individuel, pour, finalement le nier.

C’est par le prétexte de la tolérance et du rejet de la stigmatisation des particularismes qu’émergent, de manière larvée, fanatismes et radicalismes de tous ordres, particulièrement quand les soubresauts de la société provoquent des crises de conscience et de repli sur soi.

C’est donc bien face à cette menace-là que la défense du principe laïque, non pas élément d’une doctrine, mais état d’esprit fondé sur la tolérance et le respect de l’autre et non sur un système de pensée imposé arbitrairement, et ainsi garant de l’harmonie sociale, se présente aujourd’hui comme une absolue nécessité.

La République n’est ni religieuse ni athée, mais le garant politique de l’espace public et de la vie privée, la séparation de l’Etat et des églises n’étant que l’un de ses moyens. La laïcité n’est pas une attitude neutre, mais une attitude impartiale, car l’Etat républicain se doit de garantir des droits individuels et des lois communes.

L’accepter comme un principe qu’il est toujours nécessaire de défendre, c’est comprendre qu’au-delà de cette défense, s’exprime la lutte contre le repli communautaire, contre la religion en tant que seul vecteur du lien social ou d’ethnicisation rampante de la société française. Voilà bien un projet politique en soi.

« La libre-pensée est laïque, démocratique et sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la dignité de la personne humaine, le triple joug : – du pouvoir abusif de l’autorité religieuse, – du privilège du politique, – du capital, en matière économique » (F. Buisson)

Certes, elle est un principe souple, quelquefois trop souple, mais qui lui permet ainsi de s’adapter aux rapports de forces politiques. Elle n’est qu’un idéal de concorde, construit autour des valeurs républicaines et d’une vision véritablement humaniste. Elle se différencie des principes religieux par son refus de vérités révélées, ne pouvant s’exprimer que dans un espace de vérité. Sa force est de donner à chaque citoyen les moyens de faire librement ses choix philosophiques, religieux et éthiques.Ses principes ne sont pas une fin en soi, mais les bases d’un édifice que chacun est libre de construire comme il l’entend, un « vivre ensemble », où chaque croyance peut exister, mais ne peut être imposée à d’autres.

Ce n’est pas une opinion, mais c’est la liberté d’en avoir une.

Ne la confondons pas avec l’anticléricalisme. La récupération qui peut en être faite pour s’en servir comme d’une arme xénophobe orientée vers l’ostracisation de nos compatriotes musulmans, par exemple, représente un double danger qui permet à certains d’exclure, d’autre part à d’autres de critiquer la laïcité au nom de prétendues valeurs de tolérance. (Absentéisme pour cause religieuse, divers refus alimentaires…).

Méfions-nous toujours de ceux qui veulent maintenir leur pouvoir par le goupillon, l’icône, le foulard, le niquab ou la kippa !

A propos de la crèche Baby-Loup : (Le Monde-2014) : « Les partisans de la laïcité et de la liberté religieuse se sont à nouveau confrontés » – (comme si ces deux termes devaient s’opposer !).

Il convient de renvoyer dos-à-dos ceux qui veulent « adjectiver » la laïcité, en lui rajoutant des qualificatifs qui conduisent finalement à la nier, et ceux qui, prônant son extension au-delà de son champ d’application, cherchent à l’instrumentaliser pour discriminer. (Par exemple, le trop connu mouvement « Riposte Laïque »).

Il faut montrer avec vigilance et pédagogie que, au contraire d’un catalogue d’interdits, il s’agit bien d’un principe d’émancipation pour chacun, (position très difficile à tenir), de promotion d’un équilibre en faisant appel à l’intelligence de chacun au-delà des postures simplistes, abusivement conciliantes, ou pire, populistes et démagogiques.

Avec la liberté, il est indispensable d’assurer l’autonomie de la pensée, en ne plaçant aucune opinion au-dessus d’une autre, an construisant par là même l’égalité républicaine, et une fraternité de respect et de considération entre tous les citoyens. En tous les cas, elle protège les minorités et s’affirme comme garantie contre l’intolérance.

Son concept même favorise le doute et la remise en cause des idées par la pensée. La religion est par nature statique, tandis que la laïcité ne se conçoit que dynamique.

Il est pour certains tentant de mettre sur le même plan croyance religieuse et laïcité (exemple de casuistique : l’évêque Veuillot « J’exige ma liberté au nom de vos principes, mais je les réfute au nom des miens »).

La laïcité, c’est la garantie de l’autonomie individuelle, la défense rigoureuse de l’esprit de tolérance, l’espoir de concorde entre tous, un rempart contre l’immobilisme dans la rationalité et l’intérêt général, contre l’irrationalité et les croyances personnelles.

Par son principe d’émancipation et sa neutralité, elle donne les moyens d’acquérir le sens critique, en aidant à faire le choix fondamental du libre arbitre, (pour soi comme pour les autres), ce qui a permis la construction de l’harmonie sociale et le renforcement du civisme démocratique, basé sur la tolérance et le respect mutuel, constituant ainsi un équilibre social assurant l’intégration, élément important de notre « société à la française », si décriée par les uns, et si enviée par les autres.

Nous sommes dans un temps où nous devons sans cesse défendre les principes de tolérance, parce que l’ouverture de l’Europe et l’abandon nécessaire pour sa construction d’une certaine souveraineté nous obligent à composer avec l’esprit de communauté vers le communautarisme, la morale laïque ayant de plus en plus de mal à faire face à la morale religieuse. Car la laïcité ne fonctionne que pour qui veut bien s’en inspirer et la reconnaître.

Jean Jaurès (30 juillet 1904) – « Démocratie et laïcité sont deux termes identiques. La démocratie fonde, en-dehors de tout dogme religieux, toutes ses institutions, tout son droit politique et social (…) si elle s’appuie sur l’égale dignité des personnes appelées aux mêmes droits et invitées à un respect réciproque (…) La démocratie est foncièrement laïque, dans son essence comme dans ses formes, dans son principe comme dans ses institutions, dans sa morale comme dans son économie ».

Bernard Maris (assassiné à Charlie-Hebdo en janvier) : « Elle n’est pas athée, elle est a-religieuse. Elle respecte les religions, mais leur refuse toute suprématie et tout droit d’organiser la vie en leur nom. Elle n’est pas strictement matérialiste, car elle doit aussi se méfier de la religion du progrès et de la science, ou de celles, plus contemporaines, de l’économie et de l’argent. Elle était adaptée à une République sociale, mais pas à la dictature de l’argent et de l’égoïsme, potes ouvertes à tous les sectarismes. L’effondrement du social est l’émergence du sectarisme ». Sa défense demeure un combat difficile, car elle propose à des hommes et des femmes, au-delà de la liberté et de l’égalité, la fraternité sans rien en échange de la fraternité : ni la vie éternelle, ni les vierges du paradis, ni la vanité de l’argent, ni l’orgueil de l’aumône. Simplement de participer, discrètement, à une forme de justice anonyme ».

Inventer la fraternité anonyme, voilà le rêve laïc. Comprendre et expliquer la laïcité la préserveront de bien des dangers.

Être laïque aujourd’hui, c’est plus qu’un devoir moral : c’est une question de survie !

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