Ouvrons le débat : Donner un prix au carbone, un moyen efficace contre le réchauffement ?

L’idée de donner un prix au carbone à l’échelle mondiale ne fera pas partie de l’accord en cours de négociations entre 195 pays pour lutter contre le réchauffement climatique. C’est une façon de peindre le capitalisme en vert sans résoudre l’urgence climatique et la crise sociale.

Entretiens croisés avec Bruno Lafont, président 
du pôle développement durable 
du Medef et Maxime Combes, économiste, membre d’Attac.

À quoi sert de donner un prix au carbone ?

Bruno Lafont Il peut sembler paradoxal que des entreprises demandent à payer pour le carbone. Rappelons que d’après le rapport Stern sur l’économie du changement climatique, le risque climatique nous menace d’une récession de l’ordre de 20 % du PIB mondial. Il vaut donc mieux anticiper ce risque avant qu’il ne soit insoutenable. Attribuer une valeur économique au carbone permet d’orienter chaque acteur vers les solutions les plus efficaces, de réduire les émissions de CO2 et de financer l’innovation. Le Medef soutient donc l’intégration effective d’un système de prix du carbone dans l’ensemble des principaux pays émetteurs. Cela passe notamment par un phasage réaliste qui ne crée pas de distorsion de concurrence tout en tenant compte de la diversité des situations des États.

Maxime Combes L’idée de base, au risque d’être simpliste, est simple : tout ce qui n’a pas de prix n’aurait pas de valeur aux yeux des acteurs économiques qui, du coup, n’en prendraient pas soin et le gaspillerait. C’est oublier que nombre de choses qui ont un prix, à commencer par le travail, ne sont pas considérées. Intégrés dans une politique cohérente de lutte contre les dérèglements climatiques, les instruments de fiscalité écologique peuvent jouer un rôle essentiel. Mais il n’y a pas de solution magique comme le laissent croire certains économistes, le secteur privé et les institutions internationales avec leur proposition de prix mondial unique du carbone. En se focalisant uniquement sur ce qu’il se passe en bout de cheminée, les émissions relâchées dans l’atmosphère, les promoteurs d’un prix mondial du carbone en oublient l’amont de la cheminée, cette formidable machine économique à réchauffer la planète : la crise climatique implique de transformer cette machine et pas seulement de savoir qui paie pour les émissions relâchées.

Les mécanismes déjà mis en place ont-ils prouvé leur efficacité ?

Maxime Combes Pas vraiment. Le marché du carbone européen, en place depuis 2005, est défaillant et inefficace : la tonne de carbone ne vaut plus rien, il y a beaucoup trop de permis en circulation et des criminels ont pu opérer de vastes fraudes à la TVA grevant les budgets publics de plusieurs milliards d’euros. De fait, le marché carbone européen a été utilisé comme un moyen de subventionner ArcelorMittal, Lafarge et bien d’autres, qui ont obtenu gratuitement plus de permis que leurs besoins. Réformer le marché européen nécessiterait de supprimer les permis excédentaires, mettre aux enchères les permis, introduire un prix plancher et réduire drastiquement le nombre de permis année après année. Ni les États, ni les industriels n’en veulent, alors que ce sont les conditions pour qu’un marché carbone puisse éventuellement être efficace. Résultat ? Si l’on tient compte des émissions incorporées dans les biens et services importés, l’empreinte carbone des Européens ne cesse d’augmenter, bien que les émissions relâchées sur le territoire européen diminuent officiellement.

Bruno Lafont L’Union européenne est la première région du monde à avoir fixé des objectifs contraignants et à avoir mis en place un marché de quotas. Cette expérience pionnière est précieuse : l’Europe a vu ses émissions baisser de 17 % entre 1990 et 2013 et cette tendance devrait s’amplifier au cours des prochaines années. Ces progrès ont permis à l’industrie européenne de s’impliquer plus encore et de conforter son savoir-faire en matière de technologies bas carbone. Ainsi le marché de quotas européen, avec ses forces et ses faiblesses, constitue un formidable enseignement. Pour continuer à être efficace, il doit être parfaitement articulé avec d’autres politiques (efficacité énergétique dans le bâtiment par exemple, énergies renouvelables…) et avec d’autres systèmes existant au niveau international.

Ces mécanismes de marché peuvent-ils donner lieu à des bulles spéculatives ?

Bruno Lafont De telles bulles peuvent se produire mais peuvent être évitées. C’est tout l’enjeu de la régulation du marché du carbone. La Commission européenne a d’ailleurs, par exemple, prévu d’introduire des mécanismes pour corriger l’excédent de quotas en 2020 et d’améliorer le fonctionnement du marché. L’enjeu est d’assurer un signal-prix prévisible à long terme, gage de visibilité pour les décisions d’investissement dans les solutions bas carbone. Certains, y compris en France, proposent d’aller plus loin en autorisant une intervention publique sous forme de prix de réserve, prix plancher, prix plafond, corridor de prix… Une telle évolution poserait de nombreuses questions : qu’est-ce qu’un juste prix du carbone, quelle gouvernance des marchés, etc. ? Nous devons approfondir toutes ces questions.

Maxime Combes Dans une période où la finance dispose déjà d’un pouvoir extrêmement fort, il est irresponsable de vouloir lui confier la régulation du climat et de notre avenir. Un prix de marché du carbone ne peut pas fournir un « bon signal » capable de contraindre nos économies à amorcer la transition, car ce signal restera erratique, imprévisible et incapable, le plus souvent, de transmettre l’information pertinente. Avec de tels dispositifs, le climat devient une pure abstraction sur la base de laquelle une nouvelle classe d’actifs financiers peut être créée et de nouveaux revenus financiers générés. Cette illusion nous fait perdre du temps, de l’énergie et des financements, qui vont finir par manquer. Ce d’autant plus qu’un système financier finit toujours par faire payer ses erreurs à l’ensemble de la société.

Vendredi, 27 Novembre, 2015.L’Humanité

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